L’entreprise américaine Anthropic a annoncé vendredi 12 juin la suspension immédiate de ses modèles d’intelligence artificielle Mythos 5 et Fable 5, trois jours après leur lancement commercial. Cette décision fait suite à une directive du ministère américain du Commerce, exigeant que ces modèles ne soient plus accessibles aux ressortissants étrangers, y compris aux employés non américains d’Anthropic.
Une directive impossible à appliquer sans suspension totale
La directive, attribuée au secrétaire au Commerce Howard Lutnick, impose de restreindre l’accès à ces modèles pour « tout ressortissant étranger, à l’intérieur ou à l’extérieur des États-Unis ». Faute de pouvoir identifier et filtrer ses utilisateurs, Anthropic a choisi de désactiver ces deux modèles pour l’ensemble de ses clients, y compris aux États-Unis. Dans un communiqué, l’entreprise a qualifié cette mesure de « brutale » et contesté son bien-fondé, évoquant un « malentendu ».
« Nous contestons que la découverte d’un potentiel contournement justifie le rappel d’un modèle commercial déployé auprès de centaines de millions de personnes », a déclaré Anthropic. L’entreprise affirme travailler à un rétablissement « dès que possible » de l’accès à ces modèles, tout en soulignant que cette décision pourrait, si généralisée, « mettre à l’arrêt tous les nouveaux déploiements de modèles d’IA de pointe ».
« La même directive est présentée comme une mesure de sécurité nationale et comme une décision politique contestée par l’entreprise. »
Un contournement des garde-fous à l’origine de la suspension
Selon plusieurs médias, dont Axios, la suspension fait suite à la découverte par une organisation non identifiée d’un moyen de contourner les garde-fous de Fable 5. Ce modèle, conçu pour limiter les usages malveillants comme les cyberattaques ou la conception d’armes chimiques, aurait permis d’identifier des « failles logicielles mineures », selon Anthropic. Le ministère du Commerce n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP pour confirmer ces éléments.
Mythos 5, réservé à un consortium restreint d’entreprises et d’institutions, et Fable 5, sa version bridée pour le grand public, avaient été lancés respectivement début avril et mardi 9 juin. Ces modèles sont réputés pour leur capacité à détecter et exploiter des vulnérabilités en cybersécurité avec une rapidité inédite. Leur suspension intervient dans un contexte de tensions entre Anthropic et l’administration Trump, marquée par la rupture en mars des contrats du Pentagone avec l’entreprise, accusée d’être un « risque pour la chaîne d’approvisionnement ».
Des réactions politiques en France et en Europe
La décision américaine a suscité des réactions en France, où plusieurs responsables politiques ont dénoncé une atteinte à la souveraineté numérique européenne. « La guerre de l’IA a déjà commencé », a déclaré Gabriel Attal (Renaissance), comparant la situation au « détroit d’Ormuz » en termes de dépendance stratégique. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) a qualifié cette mesure de « règlement de comptes politique » contre une entreprise « partisane d’une IA éthique », tandis que Jordan Bardella (Rassemblement national) a appelé à accélérer le soutien à l’écosystème français, notamment à Mistral AI.
À Bruxelles, la Commission européenne a réagi en mettant en garde Washington contre des « pratiques discriminatoires ». « Les contrôles américains sur Anthropic ne doivent pas être injustifiés ou disproportionnés », a indiqué un porte-parole, soulignant que cette décision pourrait « fragiliser la confiance dans les technologies transatlantiques ».
Une décision sans précédent qui interroge l’avenir de l’IA
La suspension des modèles d’Anthropic marque une première dans l’histoire de l’intelligence artificielle, où un gouvernement impose à une entreprise de son pays de désactiver des technologies pour des raisons de sécurité nationale. Si Anthropic affirme que cette mesure est temporaire, elle soulève des questions sur l’équilibre entre innovation, sécurité et souveraineté technologique. L’entreprise, qui milite pour un encadrement public des modèles les plus puissants, a rappelé que de telles décisions doivent s’inscrire « dans le cadre d’une procédure légale transparente, équitable et fondée sur des faits techniques ».
Les prochains jours devraient préciser si cette suspension restera une mesure isolée ou si elle annonce une nouvelle ère de régulation plus stricte pour les modèles d’IA les plus avancés. En Europe, cette décision a déjà relancé les discussions sur la dépendance aux technologies américaines et la nécessité de développer des alternatives souveraines.