Le tribunal correctionnel de Marseille examine à partir de ce lundi 18 mai le dossier de Félix Bingui, surnommé « le Chat », et de 19 autres prévenus. Présenté comme le chef présumé du clan Yoda, Bingui est accusé d’avoir dirigé un réseau de trafic de stupéfiants entre août 2021 et juin 2023, principalement autour du point de deal de « La Fontaine », situé dans la cité de la Paternelle, dans le 14e arrondissement. Les faits reprochés incluent trafic de stupéfiants, association de malfaiteurs et blanchiment, le tout en récidive. Le procès doit durer jusqu’au 5 juin.
Un procès sous haute sécurité
La 7e chambre du tribunal correctionnel, spécialisée dans la criminalité organisée, a mis en place un dispositif de sécurité renforcé pour ce procès. Félix Bingui, détenu depuis son extradition du Maroc en janvier 2025, comparaît aux côtés de 19 coaccusés, dont deux font l’objet d’un mandat d’arrêt. Parmi eux figurent Mohamed Hussein Saleh, dit « Pirate », présenté comme son « bras droit », et Zine Eddine Belkai, qualifié de « grand gérant » des points de vente. Ce dernier serait installé au Maroc.
L’enquête, menée par l’Office antistupéfiants (Ofast), a permis de documenter l’organisation du réseau. Les prévenus sont soupçonnés d’avoir utilisé des appartements « nourrices » pour stocker armes et drogues, des lignes téléphoniques dédiées et des communications cryptées. Selon les investigations, le point de deal de La Paternelle fonctionnait « sans discontinuer », hormis lors des interventions policières.
« Le même point de vente est décrit comme un lieu de trafic ininterrompu et comme une cible ponctuelle des forces de l’ordre. »
Un réseau et un train de vie sous surveillance
Les enquêteurs ont également relevé le train de vie des accusés, qui ne déclaraient aucun revenu mais multipliaient les voyages à l’étranger en classe affaires, les séjours dans des hôtels de luxe et les achats de produits de marque comme Vuitton, Hermès ou Louboutin. Félix Bingui, qui bénéficiait d’un statut de résident à Dubaï, y posséderait plusieurs biens, dont une villa achetée sur plan pour deux millions d’euros. Il conteste ces accusations, affirmant vivre de ses économies et de paris sportifs.
Lors de la première audience, Bingui a déclaré : « J’ai commencé minot à avoir de mauvaises fréquentations, mais après, j’ai fait des efforts. » Il a nié toute implication dans le trafic, expliquant ses déplacements entre Dubaï, l’Espagne et Marseille par des obligations familiales et les conditions de sa libération conditionnelle. Son avocat, Me Philippe Ohayon, a contesté la régularité de l’enquête, évoquant un « scandale judiciaire potentiel » et demandant l’audition de trois policiers mis en examen dans l’affaire « Trident », qui concerne des dérives présumées de l’Ofast. Le tribunal a rejeté cette demande, la joignant au fond.
La guerre des clans et ses conséquences
Le clan Yoda, dont Bingui est présenté comme le chef, a été au cœur d’une guerre sanglante avec la DZ Mafia pour le contrôle des points de deal marseillais. En 2023, Marseille a enregistré un record de 49 narchomicides, dont 35 liés à cette rivalité. Une altercation en février 2023 entre Bingui et Abdelatif Mehdi Laribi, figure de la DZ Mafia, dans une boîte de nuit en Thaïlande, est évoquée comme l’un des déclencheurs de cette escalade. En mai 2023, le beau-frère de Bingui et un autre membre du clan ont été assassinés en Catalogne, provoquant l’exil de plusieurs rescapés du réseau.
« La qualification de “guerre des clans” renvoie à une série d’homicides ciblés, tandis que les bilans judiciaires et policiers distinguent les faits établis des soupçons. »
Des avocats contestent l’enquête
Plusieurs avocats des prévenus ont mis en cause la régularité de l’enquête, notamment en raison de son lien avec l’affaire « Trident ». Cette dernière porte sur des accusations de dérives au sein de l’Ofast de Marseille, où trois policiers ont été mis en examen pour avoir organisé une livraison surveillée de cocaïne. Me Ohayon a souligné que ces enquêteurs étaient à l’origine de « 80 % des actes d’investigation » dans le dossier Yoda, posant la question de leur impartialité.
Les peines encourues
Les prévenus risquent jusqu’à 10 ans de prison pour trafic de stupéfiants et association de malfaiteurs, et jusqu’à 20 ans pour les récidivistes. Félix Bingui, déjà condamné à six ans de prison en 2024 pour trafic de drogue, encourt une peine maximale de 20 ans. Il est également mis en examen dans une autre affaire pour « complicité de tentative d’assassinat », toujours en cours d’instruction.
Un procès qui éclaire les mécanismes du narcotrafic
Les débats doivent permettre de préciser le rôle de chacun des prévenus dans l’organisation du réseau, ainsi que les méthodes utilisées pour blanchir les revenus du trafic. Le tribunal devra également trancher sur la régularité des investigations, notamment en ce qui concerne les liens avec l’affaire « Trident ». La publication du jugement, attendue après le 5 juin, devrait apporter des précisions sur les responsabilités individuelles et les peines prononcées. Les éléments encore non établis, comme l’implication directe de Bingui dans la gestion des points de deal ou l’origine des fonds utilisés pour ses achats immobiliers, restent à éclaircir.