Une pétition intitulée « Zapper Bolloré » a rassemblé 3 500 signataires en quelques jours, dont des réalisateurs et acteurs internationaux comme Javier Bardem, Ken Loach, Mark Ruffalo ou Yorgos Lanthimos. Lancée dans le cadre du Festival de Cannes, cette tribune dénonce une « emprise grandissante » de Vincent Bolloré sur le cinéma français, via son groupe Canal+, principal financeur du secteur. Les signataires s’inquiètent d’une « mainmise idéologique » et d’un « climat de peur » dans la profession.
Une mobilisation qui s’élargit au-delà du cinéma
Initialement signée par 600 professionnels du cinéma, la tribune a rapidement été rejointe par des personnalités du spectacle vivant. Un collectif de près de 400 comédiens, metteurs en scène et auteurs a publié un texte dans Le Monde pour soutenir l’initiative, évoquant un risque de « capture de l’imaginaire » par des intérêts privés. Parmi les nouveaux signataires figurent également des figures comme le Prix Goncourt 2025 Laurent Mauvignier, qui a déclaré : « L’art est fait pour divertir, mais aussi pour avertir. »
La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a dénoncé un « climat de peur » dans le cinéma français, appelant le gouvernement à adopter une « loi anti-concentration » pour limiter l’influence des grands groupes médiatiques. « Chaque jour, l’étau se resserre sur nos libertés », a-t-elle affirmé.
Canal+ au cœur des tensions
Le groupe Canal+, filiale de Vivendi, est le premier financeur du cinéma français, avec des investissements estimés à plusieurs centaines de millions d’euros par an. Les signataires de la pétition accusent Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire de Vivendi, d’utiliser cette position pour imposer une ligne éditoriale jugée proche de l’extrême droite. Maxime Saada, PDG de Canal+, a réagi en menaçant de ne plus travailler avec les professionnels ayant signé la tribune, une déclaration qui a amplifié les craintes d’une « liste noire ».
« Nous refusons d’être blacklistés », a réagi un collectif de réalisateurs présents à Cannes, où la polémique a pris une ampleur particulière. Le Festival, vitrine du cinéma mondial, a servi de caisse de résonance à cette mobilisation, avec des débats récurrents sur la liberté artistique et l’indépendance des créateurs.
« La même tribune est présentée comme une défense de la liberté artistique et comme une remise en cause du principal financeur du cinéma français. »
Des réactions contrastées dans le secteur
La pétition a suscité des réactions divergentes. Carole Bienaimé Besse, spécialiste des médias, a estimé dans Le Monde que dénoncer l’influence de Bolloré était un « contresens stratégique », soulignant que Canal+ restait un pilier du financement du cinéma. « À l’heure où les géants de la tech et de l’IA bouleversent les rapports de force, opposer liberté d’expression et responsabilité économique est vain », a-t-elle écrit.
D’autres voix, comme celle du chroniqueur Michel Guerrin, ont relativisé l’impact de la polémique, pointant des « menaces économiques et esthétiques bien plus lourdes » pour le secteur, notamment la concurrence des plateformes de streaming et la baisse des subventions publiques. Le Centre national du cinéma (CNC), cible régulière des attaques de l’extrême droite, a été défendu par plusieurs médias pour son rôle dans le financement de l’exception culturelle française.
Un débat qui dépasse le Festival de Cannes
La polémique autour de la pétition « Zapper Bolloré » s’inscrit dans un contexte plus large de tensions sur l’avenir du cinéma français. Vincent Bolloré, à la tête d’un empire médiatique incluant Canal+, CNews, Europe 1 ou encore le groupe d’édition Hachette, est régulièrement accusé par la gauche de promouvoir des idées d’extrême droite. Lui se défend de toute intention idéologique, se présentant comme un « chrétien démocrate » et un défenseur du « bon sens ».
Le débat interroge également le modèle de financement du cinéma français, largement dépendant des investissements privés et des aides publiques. Si le CNC reste un acteur central, son rôle est de plus en plus contesté, notamment par l’extrême droite, qui y voit un symbole d’un système « élitiste ». Pour l’heure, aucune décision concrète n’a été annoncée, mais la mobilisation des professionnels du secteur pourrait peser sur les discussions en cours sur la régulation des médias et de la culture.
Les prochains jours diront si cette tribune marque un tournant dans les relations entre les créateurs et les financeurs, ou si elle reste une mobilisation ponctuelle dans le cadre du Festival de Cannes.