Edgar Morin, de son vrai nom Edgar Nahoum, est décédé vendredi 29 mai à Paris, a confirmé son épouse, Sabah Abouessalam Morin, dans un communiqué transmis à l’Agence France-Presse (AFP). « Jusqu’à ses derniers jours, Edgar Morin est demeuré attentif au monde, aux autres, et aux grands enjeux humains qui ont nourri sa pensée », a-t-elle déclaré. « Aujourd’hui, le vide qu’il laisse est immense. Mais son courage, sa fidélité aux êtres et aux idées, son exigence morale et son espérance continuent de nous accompagner. »
Une vie marquée par la Résistance et l’engagement
Né le 8 juillet 1921 à Paris dans une famille juive originaire de Salonique (Grèce), Edgar Morin s’engage très tôt dans la Résistance sous l’Occupation, adoptant le pseudonyme qui le rendra célèbre. Membre du Parti communiste français (PCF) à partir de 1941, il en est exclu en 1951 pour ses critiques du stalinisme, un tournant qu’il relate dans son ouvrage « Autocritique » (1959).
Son parcours intellectuel et militant est marqué par une diversité d’engagements : contre la guerre d’Algérie, pour la cause palestinienne, ou encore en faveur de l’écologie, un combat qu’il mène bien avant son émergence dans le débat public. En 1992, il publie « Terre-Patrie », l’un des premiers ouvrages français à aborder la question environnementale sous un angle philosophique.
« Son engagement politique et son œuvre intellectuelle se répondent, sans jamais se confondre. »
La « pensée complexe », une œuvre transdisciplinaire
Directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin est surtout connu pour sa théorie de la « pensée complexe », développée dans son œuvre majeure, « La Méthode » (1977-2004), une somme en six volumes. Il y défend l’idée d’une approche globale des savoirs, refusant les cloisonnements disciplinaires pour appréhender la réalité dans toute sa complexité. « Plus nous connaissons l’humain, moins nous le comprenons », écrit-il dans le cinquième tome, soulignant les limites d’une science fragmentée.
Docteur honoris causa de 38 universités étrangères, il a influencé des générations de chercheurs et d’intellectuels. Son dernier ouvrage, « Y a-t-il des leçons de l’Histoire ? », est paru en 2025. En 2024, à 103 ans, il publiait encore quatre livres et signait des tribunes, dont une dans « Le Monde » appelant à la « résistance de l’esprit » face aux crises contemporaines.
« La pensée complexe n’est pas une doctrine, mais une méthode pour affronter l’incertitude », expliquait-il en 2019 dans un entretien au « Monde ».
Un intellectuel populaire et médiatique
Edgar Morin a su toucher un large public, bien au-delà des cercles académiques. Cinéphile passionné, il a également exploré le septième art, co-réalisant notamment « Chronique d’un été » (1961) avec Jean Rouch, un film précurseur du cinéma-vérité. Son approche du cinéma, comme miroir des mutations sociales, est analysée dans « Le Cinéma ou l’Homme imaginaire » (1956).
Son style accessible et son refus des dogmes ont fait de lui une figure médiatique, régulièrement sollicitée pour commenter l’actualité. En 2012, il cosigne avec François Hollande un livre d’entretiens, « Dialogue sur la politique, la gauche et la crise », témoignant de son dialogue constant avec le monde politique.
Des hommages unanimes
La disparition d’Edgar Morin a suscité une vague d’hommages dans le monde politique et intellectuel. Emmanuel Macron a salué « l’humanisme fait personne », évoquant un « soldat de la Résistance, militant et affranchi, écrivain et penseur du siècle ». Jean-Luc Mélenchon a rendu hommage à un « antifasciste, résistant, théoricien de la complexité », tandis que François Hollande a souligné son rôle d’« éclaireur du siècle ».
« Edgar Morin était un pont entre les générations, les disciplines et les cultures », a déclaré l’Unesco, qui l’avait invité en 2021 pour une « conférence du centenaire » à l’occasion de ses 100 ans.
Une pensée toujours vivante
Edgar Morin laisse une œuvre inachevée, mais dont l’actualité persiste. Ses réflexions sur la complexité, l’interdisciplinarité et l’urgence écologique continuent de nourrir les débats contemporains. « Il nous lègue une méthode pour penser le monde, pas des réponses toutes faites », résume un de ses disciples.
Son épouse a indiqué que des obsèques intimes seraient organisées, sans préciser de date. Une cérémonie publique en son honneur devrait être annoncée ultérieurement par les institutions culturelles et universitaires.