La République a rendu hommage mercredi 3 juin au philosophe et sociologue Edgar Morin lors d’une cérémonie nationale aux Invalides à Paris. Emmanuel Macron a prononcé l’éloge funèbre du penseur, disparu à l’âge de 104 ans le 29 mai, en présence de personnalités politiques, intellectuelles et de son épouse, la philosophe marocaine Sabah Abouessalam.
Une cérémonie dans la cour du Dôme des Invalides
La cérémonie s’est déroulée dans la cour sud du Dôme des Invalides, et non dans la cour d’honneur comme le veut habituellement la tradition, en raison de travaux. Le cercueil d’Edgar Morin, sur lequel était posé son emblématique chapeau, a fait son entrée au pas du tambour à 11h05. Après le discours du président de la République, la sonnerie "Aux Morts" a retenti, suivie d’une minute de silence et de La Marseillaise interprétée par l’orchestre de la Garde républicaine.
Parmi les personnalités présentes figuraient l’ancien président François Hollande, le Premier ministre Sébastien Lecornu, plusieurs de ses prédécesseurs (Laurent Fabius, Dominique de Villepin, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve et Élisabeth Borne), ainsi que des intellectuels comme le sociologue Jean Viard et l’historien Pascal Ory. Le chef du gouvernement marocain, Aziz Akhannouch, était également présent.
« La cérémonie distingue le protocole officiel des hommages rendus à l’œuvre et au parcours d’Edgar Morin. »
Un éloge funèbre centré sur l’héritage intellectuel et humain
Emmanuel Macron a salué en Edgar Morin « un destin exceptionnel dans le siècle », soulignant son engagement pour « la liberté, l’égalité, l’émancipation et la fraternité avec tous les peuples privés de leurs droits ». Le président a insisté sur la singularité de sa pensée : « Pour lui, la vérité ne résultait jamais d’un seul camp, d’un seul dogme. L’engagement ne pouvait être l’embrigadement. »
« C’est un humaniste planétaire, certes, mais irréductiblement français toujours, pour ses combats de liberté », a déclaré Emmanuel Macron, évoquant notamment son rôle dans la Résistance sous le pseudonyme de Morin, son engagement contre la guerre d’Algérie et son soutien à la cause palestinienne. Le chef de l’État a également rappelé son parcours de « Français juif, traqué, opprimé », et son refus de céder à « l’accablement ou à l’inaction ».
« Il avait appris à penser contre les apparences, contre les écoles, parfois contre lui-même », a ajouté Emmanuel Macron, citant son ouvrage Autocritique (1959), dans lequel Edgar Morin relatait son exclusion du Parti communiste français et ses aveuglements face au stalinisme. Le président a également mentionné son œuvre majeure, La Méthode (1977-2004), en six volumes, ainsi que ses travaux sur l’écologie et les rumeurs, comme La Rumeur d’Orléans (1969).
Un intellectuel engagé et pluridisciplinaire
Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921 à Paris dans une famille juive originaire de Salonique (Grèce), Edgar Morin a marqué plusieurs générations par son approche pluridisciplinaire, refusant la parcellisation des savoirs. Docteur honoris causa de 38 universités étrangères, il a exploré des champs aussi variés que la sociologie, l’anthropologie, la philosophie et les sciences politiques.
Son parcours a été marqué par des engagements forts, depuis son entrée dans la Résistance en 1941 jusqu’à son rôle dans la fondation du comité des intellectuels contre la guerre d’Algérie. Après la Seconde Guerre mondiale, il a vécu en Allemagne pour comprendre « comment la barbarie fut enfantée par la civilisation », comme l’a rappelé Emmanuel Macron. Ses réflexions sur la « pensée complexe » ont influencé des domaines aussi divers que l’éducation, l’écologie et les sciences sociales.
« Edgar Morin n’avait pas l’âge des états-civils. Son siècle sur terre s’effaçait quand paraissaient son sourire désarmant et ses yeux qui se plissaient avec malice », a souligné le président, qui lui avait remis la Grand-Croix de la Légion d’honneur en 2024.
Un hommage qui célèbre l’héritage d’une vie de combats et de pensée
La cérémonie d’hommage national a mis en lumière l’influence durable d’Edgar Morin sur la vie intellectuelle française et internationale. Son parcours, marqué par des engagements politiques et une réflexion constante sur la complexité du monde, a été rappelé comme un exemple de résistance face aux dogmes et aux simplifications.
Si les hommages ont souligné son rôle de « penseur du siècle », certains éléments de son œuvre et de ses positions restent encore l’objet de débats parmi les intellectuels. Son approche de la « pensée complexe », qui cherche à relier les disciplines plutôt qu’à les opposer, continue d’inspirer des réflexions sur l’éducation, l’écologie et les sciences sociales.
La publication de ses archives personnelles et la poursuite des travaux sur son héritage intellectuel permettront sans doute d’approfondir la compréhension de son influence. Pour l’heure, la cérémonie aux Invalides a marqué une étape dans la reconnaissance officielle de son parcours, tout en rappelant que son œuvre reste vivante dans les débats contemporains.