Les obsèques de Lyhanna, collégienne de 11 ans retrouvée morte le 4 juin dans un silo agricole du Gers, ont rassemblé plusieurs centaines de personnes vendredi après-midi au cimetière de Fleurance. La cérémonie, ouverte au public avant une inhumation dans l’intimité familiale, a été marquée par des hommages et une profonde émotion, alors que la France reste sous le choc de ce drame.
Une cérémonie empreinte de dignité et de colère
Sous un soleil estival, le cortège funéraire est arrivé vers 14h30 au cimetière de Fleurance, escorté par des motards venus rendre hommage à la jeune fille. Environ 400 personnes, habitants, anonymes et représentants locaux, se sont rassemblées pour un dernier adieu. Le maire de Fleurance, Grégory Bobbato, a pris la parole pour saluer la mémoire de Lyhanna, insistant sur le fait que « nous ne disons pas au revoir à un symbole ou à une lutte, mais à une enfant de 11 ans et demi ».
La maîtresse de cérémonie a dressé un portrait de Lyhanna, évoquant son « âme lumineuse, douce et bienveillante », son « instinct de protection envers ceux qu’elle aimait » et sa « franchise désarmante ». Après les discours, un lâcher de ballons et de colombes a été organisé, tandis qu’un livre d’or permettait aux participants de laisser un message en hommage à la collégienne.
En parallèle, des rassemblements silencieux ont eu lieu devant plusieurs mairies du Gers, dont une centaine de personnes à Auch, à l’appel de l’association des maires du département. « C’est important d’être là, pour montrer que nous sommes en communion avec la famille », a déclaré Michel Baylac, président de l’association, soulignant que ces hommages visaient aussi à « dire qu’il y a des choses à faire » pour éviter de nouveaux drames.
« Le même événement est à la fois un deuil familial et un symbole des défaillances d’un système, sans que ces deux dimensions ne se confondent. »
Jérôme Barella : des signalements ignorés avant le drame
Le principal suspect dans l’affaire, Jérôme Barella, 41 ans, est en détention provisoire depuis sa mise en examen pour enlèvement le 1er juin. Les révélations sur son parcours judiciaire et les signalements dont il avait fait l’objet avant le meurtre de Lyhanna ont alimenté la colère et les critiques envers les institutions.
Selon des informations du Monde, Barella avait été signalé à plusieurs reprises par le NCMEC (National Center for Missing and Exploited Children), un organisme américain spécialisé dans la lutte contre la pédocriminalité. Ces signalements, transmis à l’Office des mineurs (Ofmin) en France dès 2023, concernaient des « infractions d’ordre sexuel envers des mineurs » sur internet, notamment des échanges sur des plateformes comme TikTok. Pourtant, ces alertes n’ont jamais été traitées par les autorités françaises, faute de moyens suffisants, selon les explications fournies par les services concernés.
« Ces signalements n’ont pas été exploités en raison d’un manque criant d’effectifs », a indiqué une source proche de l’enquête. L’Ofmin, créé en 2021 pour centraliser les signalements liés aux violences sur mineurs, aurait reçu plus de 100 000 alertes en 2025, sans disposer des ressources nécessaires pour les traiter toutes. Une magistrate du parquet, citée par L’Humanité, a confirmé que « les conditions de travail rendent les erreurs individuelles inévitables », pointant un système « sous-doté et saturé ».
Par ailleurs, Jérôme Barella avait déjà fait l’objet de plaintes pour agressions sexuelles sur mineures en 2021 et 2022, classées sans suite par le parquet d’Auch. Son père, Joël Barella, est également visé par des accusations de viols sur ses petites-filles par alliance, Maeva et Prescyllia, qui ont témoigné dans la presse. Une enquête a été rouverte à la suite de ces révélations.
Réactions politiques et propositions de réforme
Le meurtre de Lyhanna a provoqué une vague d’indignation et relancé le débat sur la protection des mineurs et les dysfonctionnements de la justice. Plusieurs responsables politiques ont réagi, proposant des mesures pour renforcer la lutte contre la pédocriminalité.
Gabriel Attal, président de Renaissance et candidat à la présidentielle, a déclaré dans Le Figaro qu’il fallait « aligner le traitement des pédocriminels sur celui des terroristes ». Il a proposé la création d’un « fichier public des pédocriminels » et l’instauration d’une « culture de l’urgence » dans le traitement des signalements. « Ce qui a manqué, c’est une vraie réforme de notre système judiciaire », a-t-il affirmé, ajoutant que « quelqu’un devra payer » pour les défaillances ayant conduit à ce drame.
Emmanuel Macron, pour sa part, a appelé à agir « sans précipitation ni démagogie ». « Il est évident qu’il y a eu des dysfonctionnements manifestes. Il faut comprendre ce qui relève des responsabilités individuelles et des dysfonctionnements systémiques », a-t-il déclaré, tout en refusant de céder à « des cris » ou à des « mesures symboliques ».
Gérald Darmanin, ministre de la Justice, a rejeté les appels à sa démission, estimant que cela « diminuerait [son] autorité ». Il a toutefois annoncé un allongement des peines pour les violences sur mineurs et l’obligation pour les juges de motiver les classements sans suite dans ces affaires. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, a exprimé son désaccord avec Darmanin sur la question des moyens, déclarant : « Ça ne suffit pas. »
À gauche, plusieurs figures politiques ont souligné la nécessité d’une approche structurelle. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée, a dénoncé « la domination patriarcale systémique » et appelé à une meilleure éducation des enfants sur le consentement. Une proposition de loi « intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles, portée par plus de 150 organisations et une centaine de députés, doit être examinée prochainement à Matignon.
Une enquête administrative en cours et des questions persistantes
Une mission d’inspection conjointe de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) et de l’Inspection générale de la justice (IGJ) a été lancée pour faire la lumière sur les dysfonctionnements ayant permis à Jérôme Barella d’échapper aux mailles du filet judiciaire. Les résultats de cette enquête, attendus dans les prochaines semaines, devraient préciser les responsabilités individuelles et systémiques.
Par ailleurs, une plateforme intitulée « Classés sans suite », créée le 9 juin par des associations, a déjà recueilli plus de 1 600 témoignages de victimes de violences sexuelles dénonçant les dysfonctionnements de la justice. « On prend tout, on archive », a expliqué une porte-parole, soulignant que ces témoignages pourraient servir de base à des actions collectives.
Alors que les obsèques de Lyhanna ont marqué un temps de recueillement, les questions sur les défaillances du système judiciaire et les moyens alloués à la protection des mineurs restent au cœur des débats. Les prochaines semaines seront cruciales pour déterminer si des réformes concrètes seront engagées, ou si ce drame restera un symbole des lacunes persistantes dans la lutte contre les violences faites aux enfants.