La France suffoque. Depuis le 17 juin, une vague de chaleur d’une ampleur inédite frappe le pays, avec des records de température battus quotidiennement et une extension géographique sans précédent. Ce jeudi 25 juin, 72 départements sont placés en vigilance rouge canicule par Météo-France, un niveau jamais atteint depuis la création du dispositif en 2004. Les températures ont dépassé les 40 °C dans de nombreuses villes, avec des pointes à 44,1 °C dans les Landes, 43,5 °C à Toulouse ou encore 42,9 °C à Bordeaux. La nuit de mercredi à jeudi a été la plus chaude jamais enregistrée en France, avec une température minimale moyenne de 22 °C, pulvérisant le précédent record établi deux jours plus tôt.
Cette canicule, qui intervient à peine un mois après un premier épisode de chaleur intense fin mai, est qualifiée d’« exceptionnelle » par les météorologues en raison de sa précocité, de son intensité et de sa durée. « Nous vivons une période totalement inédite », a déclaré le président Emmanuel Macron jeudi, lors d’un sommet franco-italien à Antibes. « Il y a un gros travail qui a été fait [pour s’adapter], mais on ne s’adapte pas à un pic qui n’a jamais eu d’équivalent dans notre histoire. »
Un système de santé sous tension maximale
Face à l’urgence sanitaire, le gouvernement a activé jeudi le niveau 3 du plan Orsan, le plus élevé, pour mobiliser l’ensemble du système de santé. Cette décision, annoncée par le Premier ministre Sébastien Lecornu, vise à « permettre à notre système de santé de tenir dans la durée » alors que la pression hospitalière « continue de s’intensifier ». Le plan Orsan niveau 3 prévoit notamment le renforcement des effectifs, la déprogrammation des hospitalisations non urgentes, la mobilisation des étudiants en santé et l’activation de la réserve sanitaire.
Les conséquences de la canicule sur la santé sont déjà visibles. À Paris, 25 arrêts cardiaques ont été recensés en 24 heures mercredi, contre moins de 10 habituellement, selon le cabinet de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist. « On commence à avoir, et on s’y attendait, les premiers décès probablement liés aux températures extrêmes », a-t-elle indiqué jeudi lors d’un point presse. Ces décès concernent « pas seulement des personnes âgées déshydratées, mais aussi des jeunes qui font des arrêts cardiaques ». Le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, a également évoqué une « mortalité en hausse » dans la capitale, sans préciser de chiffres.
Les services d’urgence sont saturés. Le Samu de Paris a enregistré une hausse de 40 % des appels au 15, tandis que les pompiers d’Île-de-France ont réalisé plus de 2 500 interventions en une journée, contre 1 250 en temps normal. « La situation passe un cap et il faut qu’on passe en gestion de crise avec tous les leviers possibles », a alerté le cabinet de la ministre de la Santé. Dans plusieurs hôpitaux, les températures dans les chambres atteignent 34 à 36 °C, rendant les conditions d’hospitalisation particulièrement éprouvantes pour les patients et le personnel soignant.
« Le même épisode est présenté comme une crise sanitaire nationale et comme une séquence de gestion locale, selon que l’accent est mis sur l’ampleur des moyens mobilisés ou sur les limites des infrastructures existantes. »
Mesures d’urgence et restrictions
Pour limiter les risques, les autorités ont pris une série de mesures exceptionnelles. À Paris, le préfet de police a annoncé jeudi l’interdiction de la consommation d’alcool sur la voie publique à partir de vendredi midi, ainsi que la vente d’alcool à emporter à partir de 18 heures. « Nous arrivons à une saturation des établissements hospitaliers », a justifié Patrice Faure, ajoutant que les hôpitaux parisiens n’étaient pas « dépassés », mais « saturés ». Cette mesure pourrait entraîner l’annulation de plusieurs événements festifs prévus ce week-end, dont la Marche des fiertés samedi et le festival Solidays.
Dans plusieurs départements, les préfets ont interdit les travaux agricoles et les moissons l’après-midi, en raison du risque accru d’incendies. En Haute-Garonne, le préfet a placé le département en alerte « danger feu très élevé » pour la première fois de la saison, interdisant notamment le camping sauvage et les feux en forêt. En Charente-Maritime, les activités de récolte sont interdites entre 14 heures et 19 heures.
Le secteur éducatif est également fortement impacté. Environ 3 500 établissements scolaires sont fermés jeudi, et 10 000 aménagent leurs horaires, selon le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray. Les épreuves du brevet des collèges, qui débutent vendredi, sont maintenues, mais des aménagements sont prévus, comme des pauses de 15 minutes entre chaque partie de l’épreuve. Plusieurs syndicats d’enseignants ont appelé à la grève jeudi, dénonçant des « conditions de travail inacceptables » et une « impréparation manifeste » des pouvoirs publics.
Transports, énergie et agriculture : des secteurs perturbés
La canicule met à rude épreuve les infrastructures du pays. La SNCF a annoncé jeudi la gratuité des échanges et des annulations de billets pour les TGV InOui et Ouigo, en raison des perturbations liées aux fortes chaleurs. Environ 10 % des trains ont été supprimés, principalement en raison de la dilatation des rails et des caténaires, qui peut entraîner des retards et des annulations. « Plus de 9 trains sur 10 circulent, tous les voyageurs qui souhaitent voyager peuvent voyager, c’est sincèrement une prouesse », a affirmé Christophe Fanichet, PDG de SNCF Voyageurs.
Le réseau électrique est également fragilisé. Enedis, le gestionnaire du réseau de distribution, a déclenché jeudi sa Force d’intervention rapide électricité (FIRE) en raison d’un risque « élevé » de coupures. Près de 50 000 foyers étaient privés d’électricité jeudi soir, principalement dans les Yvelines (33 000), les Hauts-de-Seine (7 400) et la Gironde (5 700). Les fortes chaleurs, qui font monter la température des sols jusqu’à 80 °C, endommagent les câbles souterrains et les transformateurs. « Les sous-sols surchauffent les câbles, et cela peut provoquer des incidents », a expliqué Enedis.
Le secteur agricole subit de plein fouet les conséquences de la canicule. Dans l’Ouest, des élevages de volailles enregistrent une surmortalité massive, avec jusqu’à 10 000 poulets morts en une nuit dans certains bâtiments. En Bretagne, la FDSEA des Côtes-d’Armor a alerté sur des pertes « hallucinantes », avec des milliers de volailles décimées. Les éleveurs de porcs et de bovins sont également touchés, avec des animaux en détresse respiratoire et une baisse de la production laitière. Dans les champs, les cultures souffrent : les céréaliers moissonnent la nuit pour éviter les incendies, tandis que les maraîchers constatent des brûlures sur les fruits et légumes.
Un bilan humain et environnemental lourd
Le bilan humain de cette canicule commence à s’alourdir. Outre les décès liés aux arrêts cardiaques, plusieurs noyades ont été recensées depuis le début de l’épisode. Selon le ministère de la Santé, 55 personnes sont mortes par noyade depuis le 18 juin, dont 12 dans la Marne. Plusieurs drames ont également été signalés, comme la mort d’un enfant de 3 ans retrouvé mercredi dans une voiture à Saint-Gratien (Val-d’Oise), ou celle de deux enfants de 2 et 4 ans découverts dans un véhicule à Carpentras (Vaucluse) lundi.
Les animaux ne sont pas épargnés. Dans les refuges et les zoos, les soigneurs multiplient les mesures pour protéger les animaux de la chaleur : brumisateurs, glaçons dans les gamelles, horaires de visite aménagés. Les vétérinaires alertent sur les risques de coups de chaleur pour les animaux domestiques, avec une hausse des consultations pour des symptômes de déshydratation ou d’hyperthermie.
Sur le plan environnemental, la canicule aggrave la sécheresse et les risques d’incendies. Plusieurs feux de forêt et de broussailles ont déjà éclaté, comme en Haute-Garonne, où 11 hectares de forêt ont brûlé mardi, ou dans l’Allier, où un incendie a ravagé 50 hectares mercredi. Les pompiers sont en alerte maximale, avec des moyens renforcés dans les départements à risque. « Nous n’avons jamais connu ça dans l’Allier, même en plein cœur de l’été », a témoigné Philippe Sansa, directeur du service départemental d’incendie et de secours (SDIS).
Une canicule aux causes et aux conséquences climatiques
Cette canicule s’inscrit dans un contexte de réchauffement climatique accéléré. Selon une étude du World Weather Attribution publiée jeudi, la vague de chaleur actuelle en Europe aurait été « impossible » il y a 50 ans sans le changement climatique d’origine humaine. « Le réchauffement dans certaines régions ou les océans va au-delà des prévisions des scientifiques », a alerté Jim Skea, président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
Les climatologues soulignent que les vagues de chaleur vont devenir plus fréquentes, plus intenses et plus longues. « Inévitablement, nous allons expérimenter plus de ce que l’on vient de vivre ces derniers jours », a prévenu Jim Skea. En France, les projections de Météo-France pour 2050, déjà dépassées par les températures actuelles, annoncent des canicules pouvant durer jusqu’à 60 jours par an, avec des températures dépassant régulièrement les 50 °C.
Face à cette nouvelle réalité, les critiques se multiplient sur l’impréparation des pouvoirs publics. Plusieurs responsables politiques et associatifs dénoncent un manque d’anticipation et d’investissements dans les infrastructures, notamment dans les écoles, les hôpitaux et les logements. « La gestion de l’été devient une vraie angoisse », a témoigné une directrice de crèche en Île-de-France, où les températures dans les locaux atteignent 36 °C. « On est obligé de se débrouiller, mais jusqu’à quand ? »
Le gouvernement se défend en mettant en avant les mesures prises depuis la canicule de 2003, qui avait causé près de 15 000 décès. Sébastien Lecornu a annoncé jeudi le doublement de l’enveloppe pour la rénovation énergétique des hôpitaux, passant de 300 à 600 millions d’euros. « Un gros travail a été fait, et je pense que l’honnêteté conduit à le regarder », a déclaré Emmanuel Macron. Pourtant, les critiques persistent, pointant du doigt le manque de moyens alloués à la rénovation des bâtiments publics et à l’adaptation des villes au réchauffement climatique.
La fin de cet épisode caniculaire est attendue progressivement à partir de vendredi, avec une baisse des températures par l’ouest du pays. Cependant, les prévisionnistes avertissent que les températures resteront élevées dans l’est et le sud-est, avec des risques d’orages violents. Pour les Français, cette canicule historique marque un tournant : celui d’un été où la chaleur extrême devient la norme, et où l’adaptation au réchauffement climatique s’impose comme une urgence absolue.