L’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo (RDC) a franchi un seuil critique, poussant l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à déclencher, dimanche 17 mai, une urgence de santé publique de portée internationale (USPPI). Selon le dernier bilan du ministère congolais de la Santé, publié dans la nuit du 18 au 19 mai, 131 décès et 513 cas suspects ont été recensés. Ces chiffres, bien que majoritairement basés sur des cas de suspicion, reflètent une propagation rapide du virus dans l’est du pays.
Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, s’est dit « profondément préoccupé par l’ampleur et la rapidité » de cette épidémie. « Nous convoquerons aujourd’hui le comité d’urgence afin qu’il nous conseille sur des recommandations temporaires », a-t-il déclaré mardi 19 mai. Cette décision marque la première fois qu’un directeur général de l’OMS déclenche une USPPI avant même la réunion du comité d’experts, soulignant l’urgence de la situation.
Une souche rare et des défis logistiques
L’épidémie actuelle est causée par la souche Bundibugyo du virus Ebola, pour laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement spécifique. « Avec cette souche, le taux de létalité peut aller jusqu’à 50 % », a précisé Samuel Roger Kamba, ministre de la Santé de la RDC. Les mesures de riposte reposent donc principalement sur l’isolement des patients, le traçage des contacts et le respect des gestes barrières.
L’épicentre de l’épidémie se situe en Ituri, une province du nord-est de la RDC frontalière de l’Ouganda et du Soudan du Sud. Cette région, en proie à des conflits armés et à une instabilité sécuritaire, complique les efforts de riposte. « L’accès humanitaire et la coordination entre les différents acteurs, en particulier les parties au conflit, pourraient constituer un des défis de la riposte », a alerté François Moreillon, chef de délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en RDC.
Le virus s’est déjà propagé au-delà des frontières de l’Ituri. Des cas suspects ont été signalés à Butembo, dans la province voisine du Nord-Kivu, ainsi qu’à Goma, une ville contrôlée par le groupe armé M23. Un cas et un décès ont également été enregistrés en Ouganda, tous deux liés à des voyageurs en provenance de RDC. Aucun foyer local d’épidémie n’a cependant été identifié dans ce pays.
« Les bilans s’appuient principalement sur des cas de suspicion, faute d’échantillons suffisants testés en laboratoire. »
Réactions internationales et mesures de précaution
Face à cette situation, plusieurs pays ont renforcé leurs mesures de surveillance. Les États-Unis ont annoncé lundi 18 mai la mise en place de contrôles sanitaires pour les voyageurs aériens en provenance de la RDC, de l’Ouganda et du Soudan du Sud. L’attribution de visas pour les étrangers ayant séjourné dans ces zones au cours des 21 derniers jours a également été temporairement restreinte. Un ressortissant américain, contaminé en RDC dans le cadre de son travail, doit être transféré en Allemagne pour y être soigné.
En France, le gouvernement a indiqué être « très attentif » à l’évolution de l’épidémie. Bien que le risque d’importation en métropole et à Mayotte soit jugé « très faible », des « premières mesures de précaution » ont été prises dans l’archipel de l’océan Indien, qui accueille une importante population originaire d’Afrique centrale. Une réunion s’est tenue à l’Agence régionale de santé (ARS) de La Réunion et de Mayotte pour évaluer les risques et coordonner la réponse.
L’Agence sanitaire de l’Union africaine (Africa CDC) a également déclaré une « urgence de santé publique » continentale, permettant de mobiliser des ressources financières et techniques pour renforcer la surveillance et les capacités de laboratoire. « L’ampleur de l’épidémie dépendra de la rapidité de notre réponse », a souligné Anne Ancia, représentante de l’OMS en RDC.
Un contexte sécuritaire et humanitaire complexe
La situation en RDC est aggravée par les conflits armés qui secouent l’est du pays. Le médecin congolais et Prix Nobel de la paix Denis Mukwege a exhorté le groupe armé M23 à rouvrir l’aéroport de Goma, principal hub humanitaire de la région, afin de faciliter l’acheminement des secours. « Cette épidémie nous rappelle de manière saisissante que, lorsque les systèmes de santé sont détruits par la guerre et privés de financements, la propagation des maladies devient inévitable », a-t-il déclaré.
Les organisations humanitaires, comme Médecins sans frontières (MSF), se mobilisent pour limiter la propagation du virus. « Le nombre de cas et de décès que nous constatons en si peu de temps, combiné à la propagation dans plusieurs zones sanitaires et désormais au-delà de la frontière, est extrêmement préoccupant », a relevé Trish Newport, responsable de MSF en Ituri.
L’OMS a indiqué préparer l’envoi de cinq tonnes de matériel depuis Kinshasa, mais l’acheminement des médicaments et des équipements reste un défi logistique dans un pays aussi vaste que la RDC, où les infrastructures de transport sont limitées et souvent en mauvais état.
Coupe du monde 2026 : la RDC autorisée à participer
Malgré l’épidémie, les États-Unis ont confirmé que l’équipe nationale de football de la RDC serait autorisée à participer à la Coupe du monde 2026, qui débutera le 11 juin. « Nous nous attendons à ce que l’équipe de RDC puisse participer à la Coupe du monde », a déclaré un responsable du département d’État américain. Cette décision intervient alors que les contrôles sanitaires aux frontières américaines ont été renforcés pour les voyageurs en provenance des zones touchées.
Prochaines étapes et incertitudes
La réunion du comité d’urgence de l’OMS, prévue mardi 19 mai, doit permettre d’évaluer les recommandations temporaires pour contenir l’épidémie. L’organisation examine également quels vaccins candidats et traitements disponibles pourraient être utilisés, bien qu’aucun ne soit spécifiquement adapté à la souche Bundibugyo.
La durée de l’épidémie reste incertaine. « Je ne pense pas que cette épidémie sera terminée dans deux mois », a averti Anne Ancia, rappelant qu’une précédente épidémie en RDC avait duré deux ans. La réponse internationale, la coordination entre les acteurs humanitaires et la stabilisation de la situation sécuritaire dans l’est du pays seront déterminantes pour endiguer la propagation du virus.
Les prochains jours seront cruciaux pour consolider les bilans, préciser les chaînes de transmission et évaluer l’efficacité des mesures de riposte mises en place. La publication de données épidémiologiques plus détaillées et la confirmation en laboratoire des cas suspects permettront de mieux cerner l’ampleur réelle de l’épidémie.