La 79ᵉ édition du Festival de Cannes est marquée par une polémique autour d’une tribune publiée le 11 mai dans Libération par le collectif "Zapper Bolloré". Ce texte, initialement signé par 600 professionnels du cinéma, dénonce "l’emprise grandissante de l’extrême droite" sur le secteur, attribuée à Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire du groupe Vivendi, dont Canal+ est une filiale. Depuis l’annonce par Maxime Saada, président du directoire de Canal+, d’un boycott des signataires, le nombre de soutiens à la tribune a dépassé les 2 000 noms, selon le collectif.
La tribune et ses suites
La tribune "Zapper Bolloré" accuse Vincent Bolloré d’utiliser son influence dans les médias et le cinéma pour promouvoir une orientation politique jugée "réactionnaire". Parmi les signataires figurent des personnalités comme Juliette Binoche, Swann Arlaud, Arthur Harari ou encore Raymond Depardon. Le 17 mai, Maxime Saada a réagi en déclarant que Canal+ "ne travaillerait plus" avec les professionnels ayant signé le texte, une décision qualifiée de "disproportionnée" par la ministre de la Culture, Catherine Pégard.
Cette dernière a appelé au dialogue lors d’une intervention à l’Assemblée nationale le 19 mai, soulignant que "la raison et le dialogue doivent l’emporter sur les menaces". Elle a également rappelé le rôle central de Canal+ dans le financement du cinéma français, le groupe ayant prévu d’investir 160 millions d’euros dans la production de films en 2026. Canal+ est par ailleurs associé à 49 films sélectionnés à Cannes cette année, dont 13 en compétition officielle.
Des réactions contrastées
La Société des réalisateurs et réalisatrices de films (SRF), qui regroupe 500 cinéastes, a proposé une médiation entre les signataires de la tribune et les équipes de Canal+. Dans un communiqué publié le 19 mai, la SRF a exprimé sa "solidarité" avec les professionnels ayant signé le texte, tout en reconnaissant le rôle historique de Canal+ dans le soutien à la création. "Canal+ a toujours veillé à la liberté et à l’indépendance de la création, et nous formons le vœu qu’il en soit encore de même dans les années à venir", indique le communiqué.
Martin Ajdari, président de l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), a également appelé à l’apaisement. "Le cinéma a besoin de Canal+ et Canal+ a besoin du cinéma", a-t-il déclaré, invitant les deux parties à "se parler" et à "redescendre un peu" après les tensions.
Des questions juridiques et pratiques
La décision de Canal+ de boycotter les signataires de la tribune soulève des interrogations juridiques. Cosima Ouhioun, avocate spécialisée en propriété intellectuelle et droit des médias, a indiqué dans Libération que les menaces de boycott pourraient poser problème au regard du droit du travail et de la liberté d’expression. "Une entreprise ne peut pas refuser de travailler avec des professionnels en raison de leurs opinions, sauf si cela porte atteinte à son image ou à ses intérêts économiques de manière avérée", a-t-elle précisé.
Sur le plan pratique, plusieurs professionnels interrogés par Libération ont souligné les difficultés d’un boycott des abonnements Canal+ ou des cartes UGC, également détenues par le groupe. "Se passer de l’abonnement UGC et de Canal+, c’est hyper contraignant", a expliqué un réalisateur, soulignant l’importance de ces plateformes pour l’accès à une offre culturelle et sportive diversifiée.
Les enjeux économiques et politiques
La polémique intervient dans un contexte où le cinéma français dépend largement des financements privés, notamment ceux de Canal+. En 2026, le groupe prévoit d’investir 160 millions d’euros dans la production de films, un montant qui en fait l’un des principaux financeurs du secteur. Cette dépendance économique est au cœur des débats, certains professionnels craignant que les prises de position politiques ne remettent en cause ce soutien.
Vincent Bolloré, souvent décrit comme un milliardaire "d’extrême droite" dans les médias, est également actionnaire de plusieurs titres de presse, dont CNews et Europe 1, ce qui alimente les craintes d’une instrumentalisation politique du cinéma. Dans une interview accordée au Nouvel Obs, Arthur Harari, réalisateur de L’Inconnue (en compétition à Cannes), a justifié sa signature de la tribune en déclarant : "La raison pour laquelle j’ai signé, c’est qu’il faut nommer les choses, dire le réel. Il y a une orientation très à l’extrême droite du conglomérat de médias de Vincent Bolloré."
« La polémique distingue deux niveaux de débat : l’un porte sur la liberté d’expression des professionnels, l’autre sur les conditions économiques de la création cinématographique. »
Les réactions des artistes
Plusieurs artistes présents à Cannes ont réagi à la polémique. Adèle Exarchopoulos, dont le film Garance est en compétition, a défendu la "liberté d’expression" lors d’une conférence de presse. "Tu ne peux pas avoir peur de perdre ton travail juste parce que tu exprimes une inquiétude collective", a-t-elle déclaré. De son côté, Alain Attal, producteur de films comme L’Amour ouf ou Le Chant du Loup, a qualifié la situation de "formidable gâchis", tout en reconnaissant l’importance de Canal+ pour la diversité du cinéma français.
La ministre de la Culture a également souligné que "nos industries culturelles ne doivent pas être instrumentalisées à des fins politiques", tout en appelant les signataires de la tribune à éviter les "polémiques qui fragilisent nos plus belles réussites".
Un dialogue encore incertain
La polémique autour de la tribune "Zapper Bolloré" continue de diviser le monde du cinéma. Si la médiation proposée par la SRF pourrait permettre un apaisement, les positions des deux camps restent tranchées. D’un côté, les signataires de la tribune insistent sur la nécessité de "nommer les choses" et de défendre la liberté d’expression. De l’autre, Canal+ et ses soutiens soulignent l’importance économique du groupe pour le secteur, tout en contestant les accusations portées contre Vincent Bolloré.
Le calendrier du Festival de Cannes, qui se poursuit jusqu’au 24 mai, pourrait offrir une tribune supplémentaire aux professionnels pour exprimer leurs positions. La publication d’un éventuel accord de médiation ou d’une prise de position officielle des autorités pourrait également clarifier les suites de cette polémique. À ce stade, les conditions d’un dialogue constructif entre les parties restent à définir.