L’entreprise Duralex, connue pour ses verres en verre trempé réputés incassables, a été placée en redressement judiciaire lundi 1er juin par le tribunal de commerce d’Orléans. Cette procédure, la cinquième depuis 2004, intervient moins de deux ans après la reprise de l’entreprise par ses salariés sous forme de société coopérative et participative (Scop).
Une période d’observation de six mois pour évaluer la situation
Le tribunal a ouvert une période d’observation de six mois, durant laquelle un administrateur judiciaire sera chargé d’examiner la situation financière de l’entreprise. Une audience de revoyure est déjà fixée au 2 juillet pour faire un premier point sur les perspectives de redressement. Selon le communiqué transmis par Duralex, cette décision a été motivée par une « hausse du stock très importante sur janvier et février 2026, couplée à des ruptures impactant les ventes sur des produits emblématiques » et par « le coût des matières premières et de l’énergie en début d’année ».
L’entreprise, qui emploie 243 salariés sur son site de La Chapelle-Saint-Mesmin, près d’Orléans, assure vouloir « tout mettre en œuvre pour trouver les solutions optimales de sortie de cette nouvelle procédure ». Elle évoque une « croissance de 7 % du chiffre d’affaires constatée au 31 décembre 2025 » et la « confirmation des objectifs sur les premiers mois de l’année 2026 », tout en reconnaissant un contexte « particulièrement tendu » pour le marché des arts de la table.
« Le même communiqué présente à la fois des difficultés de trésorerie et une croissance du chiffre d’affaires, sans préciser le lien entre ces deux éléments. »
Une levée de fonds citoyenne insuffisante face aux difficultés structurelles
En octobre 2025, Duralex avait lancé une levée de fonds auprès du grand public, avec un objectif initial de 5 millions d’euros. L’opération avait finalement recueilli plus de 20 millions d’euros de promesses d’investissement en quelques heures. Malgré ce succès, l’entreprise n’a pas pu éviter une nouvelle procédure judiciaire. Plusieurs observateurs estiment que les objectifs financiers fixés par l’ancienne direction – un chiffre d’affaires de 35 millions d’euros en 2026 ou 2027 pour retrouver l’équilibre, puis 39 millions en 2030 – étaient « intenables ».
« Duralex est une usine qui a besoin de produire à très gros volume », expliquait en avril un salarié sous couvert d’anonymat. L’entreprise avait déjà été fragilisée en 2022 par la flambée des prix de l’énergie après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, avant d’être sauvée temporairement par un prêt de 15 millions d’euros de l’État. Environ 60 % des salariés de l’usine ont investi dans la coopérative, avec le soutien financier de la région Centre-Val de Loire et d’Orléans Métropole.
« Depuis plusieurs semaines, l’État est mobilisé aux côtés de l’entreprise, notamment via la commande engagée d’un audit financier indépendant », a réagi le ministère de l’Économie. Il assure rechercher « les conditions permettant la préservation de l’activité, des savoir-faire industriels et de l’emploi ». Le président de la région Centre-Val de Loire, François Bonneau, a exprimé sa « très grande préoccupation » et promis de faire « tout » pour que Duralex reste « un fleuron industriel régional et national ».
Un changement de direction et des tensions internes
Mi-avril, le directeur général François Marciano, figure emblématique de la reprise en Scop, a été remplacé par Peggy Sadier, jusqu’alors directrice marketing et commerciale. Selon la CGT, François Marciano aurait été « mis à pied », tout comme son fils Antoine, qui occupait le poste de directeur financier. La centrale syndicale conteste les compétences de ce dernier, dont la nomination n’aurait « pas été démontrée ».
Les salariés, interrogés par La Montagne, déplorent un « manque de communication » sur la situation de l’entreprise. « Beaucoup de rumeurs » circulent, alors que l’avenir de Duralex se jouait devant le tribunal de commerce. Une source proche du dossier a qualifié la situation de « sombre », affirmant que « les caisses sont vides et les salariés n’ont touché que 50 % de leur dernière paie ».
Dans un appel aux Français, l’entreprise souligne qu’« une manière simple de nous soutenir est de continuer vos achats ». Elle met en avant la mise en œuvre, il y a plus de 18 mois, d’un plan de transformation commerciale qui aurait « commencé à porter ses fruits ».
Des perspectives encore incertaines pour l’entreprise et ses salariés
À l’issue de la période d’observation, deux options principales s’offriront au tribunal : soit Duralex démontre sa capacité à poursuivre son activité et se dirige vers une cession, soit la situation financière ne permet pas d’envisager un redressement, et une liquidation judiciaire pourrait être prononcée. Le bilan consolidé de l’audit financier commandé par l’État, attendu dans les prochaines semaines, sera déterminant pour évaluer la viabilité du projet industriel.
Les difficultés de Duralex rappellent celles du groupe Brandt, liquidé en décembre 2025. Son usine principale, située à sept kilomètres de celle de Duralex, employait 350 salariés. Pour l’heure, les déclarations des acteurs institutionnels et de l’entreprise insistent sur la volonté de préserver l’outil industriel et les emplois, sans que les solutions concrètes ne soient encore précisées.
Le statut de Scop, souvent présenté comme un modèle plus résilient, est également questionné. Selon le sociologue Maxime Quijoux, cité par Libération, « les Scop ont un taux de pérennité bien supérieur à celui des entreprises conventionnelles », mais cette crise montre que le modèle ne protège pas automatiquement des difficultés structurelles ou conjoncturelles.