Plusieurs centaines de journalistes et professionnels des médias ont manifesté jeudi 18 juin à Paris pour alerter sur la crise du secteur, marquée par des plans sociaux en cascade et l’introduction de l’intelligence artificielle (IA) dans les rédactions. Le cortège, parti de la place de la Bourse, a rejoint le ministère de la Culture sous une banderole « Défendons l’information, notre bien commun au service de la démocratie ».
Des plans sociaux emblématiques dans plusieurs groupes
Les suppressions de postes se multiplient dans la presse française. Le groupe Prisma Media, propriété de Vincent Bolloré, a annoncé un plan social prévoyant la suppression de 40 % de ses effectifs, soit 279 postes, touchant des titres comme Capital, Geo, Femme Actuelle ou Voici. Des manifestants portaient un cercueil rouge avec l’inscription « Prisma, Bolloré m’a tuer ».
Le groupe Centre France, qui édite huit quotidiens régionaux comme La Montagne ou Le Populaire du Centre, a lancé son sixième plan social en douze ans, avec 152 suppressions de postes. Les syndicats redoutent également des réductions d’effectifs chez Ebra, propriété du Crédit Mutuel, qui publie neuf titres régionaux dont L’Est Républicain et Le Progrès. Un comité social et économique (CSE) doit examiner la situation du groupe le 22 juin. Selon France 3 Bourgogne-Franche-Comté, Ebra envisagerait de supprimer entre 300 et 400 postes au profit de l’IA.
« On fait tout ce qu’on nous dit, cela ne suffit jamais », a déclaré un représentant syndical du groupe Ebra, cité par France 3. Le groupe Infopro Digital, qui détient L’Usine Nouvelle et Le Moniteur, projette de remplacer 19 postes de secrétaires de rédaction par cinq « chefs d’édition » assistés par l’IA.
« Les suppressions de postes et les projets d’automatisation relèvent de deux dynamiques distinctes, mais souvent présentées comme liées. »
L’IA au cœur des tensions
L’introduction de l’intelligence artificielle dans les rédactions suscite une vive opposition. Les manifestants ont brandi des slogans comme « Dans la presse, l’IA c’est caca » ou « ChatGPT a-t-il sa carte de presse ? ». Les syndicats demandent un encadrement strict de son utilisation pour éviter qu’elle ne serve de prétexte à des suppressions d’emplois.
« L’IA doit être strictement encadrée et ne pas servir de prétexte à la suppression de métiers et d’emplois », a déclaré Elise Descamps, secrétaire générale de la CFDT-Journalistes, citée par TV5MONDE. À Montpellier, des journalistes ont également manifesté pour réclamer un cadre réglementaire, estimant qu’il faut « utiliser l’IA avec intelligence ».
Un collectif d’écrivains, d’élus et de scientifiques, dont les écrivains Annie Ernaux et Hervé Le Tellier ainsi que le sénateur Alexandre Basquin, a publié une tribune dans Le Monde appelant au boycott des IA génératives « grand public ». Ils dénoncent « un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie ».
Un modèle économique fragilisé
Les difficultés économiques du secteur s’aggravent. La baisse des revenus publicitaires, captés par les grandes plateformes numériques, et la diminution de l’appétit pour l’information payante pèsent sur les finances des médias. La BBC a annoncé la suppression de 550 postes dès 2027, dans le cadre d’une cure d’austérité historique.
« Ça fait 10 ans que je pige pour Geo, mais les piges ont été réduites d’année en année. En quasiment un an, j’ai une seule pige pour Geo », a témoigné Patricia Oudit, journaliste indépendante, lors de la manifestation.
Les syndicats dénoncent également l’absence de mesures concrètes de la part de l’État, malgré les États généraux de l’information organisés en 2023 et 2024 à l’initiative d’Emmanuel Macron. « L’État nous a complètement abandonnés », a déploré Emmanuel Vire, membre du bureau national du SNJ-CGT.
Une mobilisation pour « défendre la démocratie »
Les organisateurs de la manifestation ont présenté la crise des médias comme une « menace démocratique ». « Quand l’information est attaquée, la démocratie est menacée », a déclaré Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart, présent dans le cortège. Julien Fleury, secrétaire général du SNJ, a souligné que cette mobilisation visait à « dire à nos lecteurs, auditeurs et téléspectateurs que l’information est en danger ».
La situation reste tendue dans plusieurs rédactions. À Radio France, le suicide d’un technicien en décembre 2025 a révélé un profond malaise, selon L’Humanité. « Ici, c’est comme à France Télécom », a témoigné un salarié, en référence à la vague de suicides dans l’entreprise au début des années 2010.
Les prochains jours seront marqués par des réunions syndicales, notamment le CSE d’Ebra le 22 juin, qui doit préciser les contours des suppressions de postes envisagées. Les syndicats espèrent que cette mobilisation incitera les pouvoirs publics à agir, alors que les États généraux de l’information n’ont pas débouché sur des mesures concrètes. Le bilan des suppressions de postes et l’impact réel de l’IA sur les rédactions restent encore à préciser.